La gourde va très mal, où sont les muscles de la BRH ?

« J’avais décidé de ne plus publier cet article, vu la complexité et la profondeur de la problématique de la décote de la gourde mais compte tenu des responsabilités de ma génération, je pense que c’est insensé de laisser les pierres parler à ma place ! » (Yves Lafortune)

A l’heure qu’il est, le dollar américain fait sauter les cadrans du taux de change et envenime le niveau de vie de la population haïtienne. En moins de cinq ans, la gourde est passée de quarante à cinquante six pour un dollar. Personne n’y échappe !  On se souvient comme si c’était aujourd’hui encore de la sortie des plus arrogantes de Mr Charles Castel en mode « Etat spectacle » quand la gourde a battu son plus grand record. Pour faire dodo les bébés que nous sommes le peuple haïtien, les journalistes de presque tous les média étaient invités à rencontrer le Gouverneur et ce dernier en déficit de stratégie pour résoudre une fois pour toute cette crise, a tenté de les rassurer et aussi l’opinion publique en ces termes « La Banque de la République d’Haïti à des muscles »

En effet, comme on peut le constater, la gourde est une monnaie peau de balle. Cette monnaie, d’année en année ne fait que s’effondrer, se déprécier. Cette situation de dévaluation de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères traine de lourdes conséquences sur les conditions matérielles d’existence des couches les plus défavorisées de la population haïtienne. Il faut près de soixante gourdes pour acheter un dollar américain. Ça va mal. Oui ca va très mal !

Cette réalité macro-économique renchérit la vie en Haïti, engendre plus d’inégalités sociales, envenime les frustrations et met tout le corps social au bord de l’explosion. Nous sommes en train d’assister à la faillite d’un système économique, à l’incapacité d’un Etat à produire des biens, à offrir des services, une politique macro-économique autour de laquelle un pacte social serait envisageable. Face à ces horribles constats, devant le drame d’une population qui croupit dans la crasse et dans l’indigence la plus deshumanisante, on a comme l’impression que le Gouverneur de la banque centrale d’Haïti, empoté dans son petit monde de sa famille et de ses amis joue au stratège tout en ne comprenant rien du tout dans la casserole..

M. Charles Castel avait dit que la BRH allait bien. Il doit être en train de le dire aujourd’hui encore et à nouveau bien sur quand des économistes comme Pierre Marie Boisson dit que c’est une bonne chose quand la gourde est aussi dévaluée … La BRH a des muscles. M. Castel le dit à la presse. Il le crie. Il le chante. Il est fier de lui. Le capitaine qu’il est fait du bon boulot. A ce moment-là, le pays peut bien crever. Le processus de paupérisation générale des classes moyennes peut continuer son cours. Le prolétariat peut continuer à sombrer dans l’indignité la plus abjecte. La quantité de jeunes filles qui se prostituent pour du beurre peut bien décupler. La quantité de jeunes garçons qui ne voient leur pain que dans un calibre de 9mm peut bien augmenter. M. Castel n’a rien à faire, la BRH va bien. La BRH a des muscles !

Mais, ce sur quoi M. Castel fait l’aveugle c’est sur cette population qui sera en droit de mettre en cause son salaire mirobolant et son statut de grand manitou de la finance quand elle saura que la mission d’une banque centrale n’est pas de faire le pompier ni amadouer la presse mais elle consiste à concevoir et à adopter constamment et continuellement un train de mesures capable de maintenir au sein de l’Etat une politique monétaire qui l’exempte de l’inflation. La population mettra en cause la direction de M. Castel, quand elle comprendra, qu’une banque centrale ne doit pas s’enfermer dans une logique de fonctionnement qui bat monnaie et qui ne jure que par sa santé institutionnelle. Le pays n’a pas besoin d’une banque centrale qui crie sur tous les toits du monde qu’elle se porte bien, qu’elle a le contrôle de la dépréciation abyssale de la gourde et qu’elle injectera dans l’économie, au moment qu’elle jugera opportun, quelques millions de dollars pour au final ne faire que maintenir une population aux abois sous intraveineuse. Le pays n’a pas besoin d’une banque centrale qui fait passer ses impossibilités et ses lapsus pour des preuves de sa performance.

Le pays a besoin de constater que dans la concrétude de la vie économique le taux de change permet la création de valeurs et l’acquisition de biens. Le pays comprendra que la banque centrale a de bons muscles que quand il y aura une politique monétaire qui engagera toutes les forces vives de la nation et qui consistera à renforcer la membrure de la gourde, à donner de la dignité à la devise nationale et à proposer un meilleur quotidien aux dix millions d’haïtiens qui mangent famine et désespoir.

Yves Lafortune.

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