Déchéance, dépaysement et avenir incertain

 

Plus de 102 214 haïtiens ont été expulsés de République Dominicaine après l’échec du Plan national de régulation des étrangerslancépar les autorités dominicaines. Une politique qualifiée de discriminatoire du côté haïtien.L’angoisse de ces expulsésest à son comble surtout quand il s’agit de mineurs totalement désorienté et ayant perdu le contact avec leurfamille depuis fort longtemps.

William est installé dans un centre d’hébergement provisoire depuis son arrestation et sa déportation par la police dominicaine. Situé dans la commune de Lascahobas, le centre se trouve sur le flanc d’une montagne verdoyante, ce qui est devenu rare dans une Haïtien proie à la déforestation massive.  En dépit du charme de ce site, ce jeune homme a été  gagnépeu à peu par l’amertume et la tristesse.

Il y a quelques temps, William habitaitencore dans une banlieue de Saint-Domingue quand il a été interpellé et expulsé.« Cela s’est produit en pleine rue. Vous savez j’avais prismes petites habitudes. Tous les matinsje me levaisà 4 heures, pour aller prendre un café dans un bistro avant de retournerchez moi,me préparer pour travailler. Mais ce jour-là le destin en a décidé autrement. Sur le chemin du retour, alors que je n’étais pas en possession de mes papiers, je suis tombé nez à nez avec des policiers. J’ai eu beau les supplierde m’accompagner à la maison pour leur montrer mes papiers, ils n’ont rien voulu entendre et m’ont emmené.”

Ce matin-là,toutà basculé pour ce jeune homme de 17 ans, conduit de force dans une prison sans possibilité d’avertir les siens. Il va rester deux jours enfermé, il sera peu à  peu rejoint par d’autres détenus. Ici, enfants et adultes partagent le même sort.

« J’étais retenu dans un bâtimentappeléNankenz (en Créole dans le texte). La police dominicaine a établi un système de quota.Aucun transport n’est autorisé s’ils n’ont pas au minimum 30 haïtiens. On peut passer des semaines dans cet endroit et quand le compte y est, ils expulsent tout le monde »

Enfin presque, car au cours du transport, les plus futés réussissent à s’échapper en soudoyantdes passeurs: « Certains jeunes de mon âge, avaient de l’argent sur eux, l’équivalent de mille pesos, la monnaie dominicaine. Nous avonscroisé un camion-benneet ils se sont arrangés pour  parler au conducteur et lui offrir de l’argent. La police ne  fouille pas ces gros véhicules et c’est ainsi qu’ils ont échappé à leur sort. Ils ont eu de la chance. ».

Une chance pour le moins temporaire. En Septembre 2013 la Cour constitutionnelle dominicaine décide de retirer la nationalité dominicaine aux enfants nés sur le sol national de parents haïtiens. Les déportations massives affectentaussi au passage les migrants haïtiens installés en République dominicaine.

Déchu de sa nationalité, William poursuitson périple tard dans la nuit versBelladére une commune haitienne proche de la frontière. Accueillis par la police haitienne, les expulséspassent la nuit dans un commissariat. Le lendemain, le groupe est séparé en deux. Les adultes sont dirigés vers un centre du Garr à Belladère. William est conduit dans un centre de prise en charge provisoire pour mineurs non accompagnésàLascahobas, à 45 minutes de voiture de Belladère. Ereinté le jeune homme, qui parle le créole avec un fort accent dominicain, suit les policiers sans opposer de résistance déçude n’avoir pas pu là aussi payersa liberté.

 

Le sort des enfants haïtiens après avoir passé la frontière

Depuis septembre 2015, le centre, dirigé par le Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés (Garr), présenten Haïti depuis 25 ans, accueille les mineurs non accompagnés,avec l’appui de l’Institut du Bien-Etre Social (IBERS) une entité de l’Etat haïtien. A ce jour 160 cas ont été traités. Ils ont entre 11 et 17 ans.Le rapatriement se fait dans des conditions difficiles. Mineurs ou adultes, les haïtiens se font rafler par les policiers dominicains en pleine rue, sur le chemin de l’école, tirés de leur lit ou sur leurs lieux de travail. Les rapatriés arrivent souvent ici peu vêtus et affamés, explique GervelyThemeus un travailleur social du Garr. « Ces arrestations se déroulent souvent dans la violence. Certains reçoivent des coups de fouet ou de coup de matraques. Parfois dans la panique, la police dominicaine tire des balles de caoutchouc. Nous avons eu des cas où des mineursnous arrivent couverts de sang. »

Les enfants haïtiens démunis partent travailler en République voisine. Certains ont émigrés avec leur parents, d’autres sont nés sur le sol dominicain ou issus de trafic d’enfants.Orphelin de père et de mère William a trois ans quand il estramené de manièrefortuite à Saint-Dominguepar un dominicain qui a rencontré l’enfant par hasarddans unvillage haïtien.

« Je suis né à Jacmel et vécu dans cette ville, chez ma tante après la mort de mes parents. Pour autant que je me souvienne, elle n’était pas méchante mais j’étais un enfant négligé et ça se voyait aux habits que je portais. Je pense que le Dominicain a dû avoir pitié de moi la première fois qu’il m’a vu et c’est pour cela qu’il m’a pris sous son aile ».

Etrange protection.L’enfant est ravi sans le consentement de sa tutrice raconte le garçon. Pas un mot d’adieu. Disparu du jour au lendemain, sans laisser de trace. Selon les autorités haitienne et les organisations non gouvernementales, 30 000 enfants  seraient victimes de trafic chaque année. Ils arrivent en Républiquedominicaine, au Brésil ou au Chili et sont exploités dans des réseaux de prostitution oudans des plantations.

« Récemment l’homme qui m’a élevé a fait de moi son fils. Je possède un acte de naissance dominicain. Certesje n’ai jamais mis les pieds à l’école mais mon père m’a forméà plusieurs métiers. Je sais conduire, je fais du judo et je travaille à temps partielcomme cuisinier et pâtissier dans le restaurant de mon père. En venant ici, j’ai tout laissé derrière moi, mes économies, mon emploi et mes rêves»

 

Des retrouvailles difficiles

Du jour au lendemain, William revient comme un parfait étranger dans son pays après 14ans d’absence. Un coup pour ce jeune garçon banni sans autre forme de procès et qui revendiquesa nationalité dominicaine.

«Je n’ai jamais envisagé de retourner en Haïti pour m’y installer. Désormais ma vie est en République Dominicaine. Toutes les nuits je songe à mes amis, mon travail. J’aimerais beaucoup que l’on m’aide à retourner là bas. »

Et il n’est pas le seul à souhaiter repartir. Les migrants haïtiens reviennent en Haïti à contrecœur, effrayés par la pauvreté et l’instabilité politique. De l’autre côté de la frontière au moins là, ils peuvent survivremême si les conditions sont difficiles. William se dit prêt à repasser la frontière,même de manière irrégulière.

Impensable et inenvisageable pour les autorités haïtiennes qui, avec le soutien des ONG tentent de localiser les familles de ces déportés. Sans acte de naissance haïtien, ni dominicain, les recherches s’annoncent souvent difficile. Organisé en réseau, les informations se partagent entre les différentes ONG et se recoupent avec les témoignagesdes mineurs pour trouver des indices et lancer les enquêtes.

« Les recherches peuvent durer trois mois.Une fois les proches localisés, nous leur rendons visite accompagnéd’un agent de l’IBERS. L’enfant n’est remis aux parents qu’après certaines vérifications.Nous vérifions les antécédents de maltraitances, les rapports avec la fratrie et étudions avec les parents les  possibilités d’accès à l’éducation, à la santé pour le mineur. »

Les risques de récidive restent malgré tout élevés. Ces mineurs qui ont déjà uneexpérience de travail et l’habitude de recevoir un salaire peuvent retraverser la frontière   si leurs conditions de vie ne s’améliorent pas après la réunification.Au centre d’hébergement ou séjourne William, se trouve une jeune fille de 16 ans qui a vécu auparavant en République Dominicaine. Volée et battue par son frère pour avoirdénoncé son agresseur, elle a tenté de repasser la frontière.

« Il m’a lancé une pierre en pleine tête. Ensuite il m’a trainé par terre et là il a commencé à me battre, il m’a donné des coups de pieds dans le ventre et il a essayé de m’étrangler. C’est là que j’ai perdu connaissance. Quand j’ai repris mes esprits j’ai décidé de m’enfuir pour toujours de la maison. J’ai raconté ce qui ne s’est passé à une amie et lui ai fait part de mon intention de partir. Elle a accepté de m’aider. La République Dominicaine est ma seule planche de salut. Je ne veux plus revoir ma famille. J’ai un autre frère qui est installé là-bas, je veux le rejoindre»

Fuir la précarité, les mauvais traitements ou la pauvreté les raisons ne manquent paspour partir. Faute de moyens, la prise en charge économique ne garantit pas une réunification durable des familles.L’avenir de ces jeunessemble vraiment incertain.

 

Gaby Saget

 

 

 

 

 

 

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